Bien sûr, les temps changent et aujourd’hui, l’identité numérique passe par les blogs et les réseaux. Les cartes à puces diverses et avariées dorent sournoisement le déclin à ceux qui espèrent encore pouvoir conserver une parcelle de privé, dans un univers inféodé au tout communicant (qui entre nous et le coin de la porte, n’a jamais aussi peu communiqué)

Je me souviens d’une scène irréaliste : ma gamine, alors à peine âgée de 10 ans, était en pleine crise de désespoir parce qu’elle était violemment attaquée par ses « amis » sur IRC. Nous habitions alors l’étranger. Je l’ai vu sanglotant toutes les larmes de son corps parce qu’une bande de sous –motorisés du bulbe s’en prenait aux idées qu’elle défendait dans un langage très éloigné des bonnes pratiques de courtoisie. Nom de Zeeuuuss ... quand mes yeux se sont portés sur l’écran et que j’ai constaté les insanités qui y étaient échangées, j’ai tiré sur la prise téléphonique et l’aventure du net a cessé pendant quelques mois à la maison ! Peu importe qu’ils ne lui apportent rien, qu’importe qu’ils ne soient que des incultes, qu’elle soit leur souffre douleur, elle faisait partie du club. Tu parles d’un club ! En crise identitaire majuscule, l’éloignement n’arrangeant pas les choses, c’était sa seule façon d’exister par elle-même.

Bien aprés cet épisode, en 2005, j'ai tenté moi-même l'aventure du blog. Celui de l'écriture tout d'abord. Je l'ai considéré comme une activité dilettante, un échappatoire à des journées professionnelles intenses. Dans la grande majorité des personnes que j'ai été amenée à croiser dans cette aventure, j'ai trouvé comme une quête du Graal, une course effrénée à l’identité webesque. Etre visible, audible, reconnu à tout prix … à n’importe quel prix, même au prix de la perte de sa véritable identité. Sommes-nous devenus à ce point des RMIstes sociaux que nous ne sachions plus exister pour ce que nous sommes réellement ? Tout se mélange : être et paraître, être et croire qu’on est. Se construire virtuellement dans un espace-temps qui au final condamne à l’isolement. C’est un univers éphémère où l’illusion de la liberté tient chaud. Sans doute évite-t-il à bon nombre de se heurter sans cesse à des solitudes bétonnées mais de là à lui décerner le Nobel de la reconnaissance socio-culturelle, il y a tout de même de la marge.

Ces univers ne sont pas une généralité même s'ils sont pléthore. et je reconnais l'utilité aujourd'hui de modeler une identité numértique, ne serait-ce que professionnellement. Mais pour un espace finalement assez restreint, combien d’univers pervertis, emprisonnant l’homme et sa pensée, interdisant aux têtes de dépasser sous peine d’être impitoyablement coupées, obligeant à rentrer dans un moule sous peine d’être accusé de crime de lèse-monolithe.

Je sais … je ne suis qu’un pitoyable dinosaure qui refuse de faire dans le caniveau. Je ne peux que constater que, parfois, la machine s’emballe (j’ai trop aimé Kubrick et Orwell vous croyez ?). Il n’empêche que cette fameuse identité numérique me rappelle quelques scènes d’anthologie. Elle me ramène également à des concepts bien plus dérangeants, développés en leur temps par de plus fous que Gates. Encore que rêver de mettre le monde en coupe réglée, fut-ce informatiquement, ça n’en dénote pas moins de l'existence d’une pathologie tout aussi dévastatrice.

Que je sois sur ce blog ou sur les rares espaces que j’explore, que je réponde par une des 2 seules adresses mail que je possède (depuis plus de 10 ans pour l’une d’entre elles), je n’ai qu’une seule et même identité : mon nom et mon ADN, seuls patrimoines réels. L’appartenance à une famille dont les racines plongent profondément dans le passé. Je n’ai nul besoin d’ajouter aux multiples facettes qui me composent et avec lesquelles je bataille suffisamment comme ça, une couche d’identité supplémentaire. Je sais qui je suis et ce que je suis. Bon an, mal an, j'assume mon compte de névroses et que je le veuille ou non, je dois faire avec ce que mon miroir me renvoie, alors si en plus je dois me pixelliser, autant m’enfermer tout de suite ! Serait-ce parce que je me suis construite solidement et réellement, que je ne n’éprouve pas la nécessité de me déconstruire numériquement ? Va savoir ...